Le Canada à la croisée des chemins : comment naviguer un monde sans centre
Du confort du statu quo aux risques assumés de la diversification
Il existe des moments dans l’histoire d’un pays où les certitudes accumulées sur plusieurs générations cessent soudainement de tenir. Les routines institutionnelles, les réflexes diplomatiques, les illusions de stabilité internationale ou continentale, tout ce qui paraissait aller de soi se fissure sous la pression d’un monde en recomposition. Les événements ne se déploient plus selon les trajectoires familières, et les stratégies qui ont si bien servi par le passé deviennent d’un coup insuffisantes, voire dangereuses. Le Canada traverse aujourd’hui un tel moment.
Dans les deux premiers volets de cette trilogie, j’ai décrit les transformations profondes qui redessinent notre rapport au monde. Dans La fin d’un modèle, j’ai montré comment s’érode la centralité américaine qui avait structuré notre environnement géopolitique depuis la Seconde Guerre mondiale. L’ordre économique libéral s’effrite, la friction remplace l’intégration, les règles multilatérales se fissurent, et les États-Unis, jadis gardiens vigilants de la stabilité mondiale, oscillent désormais entre retrait, agressivité sélective et instabilité politique interne. Dans De la Gemeinschaft à la Gesellschaft, j’ai insisté sur les mutations sociétales à l’intérieur des démocraties occidentales, où les solidarités se fragilisent, les identités se crispent, les institutions s’usent, et la cohésion sociale devient elle-même une ressource rare. Ces deux diagnostics esquissaient un décor général, mais ils laissaient ouverte la question essentielle : que fait un pays comme le nôtre au milieu de ce bouleversement global ?
Le Canada n’est pas une puissance continentale capable d’imposer ses règles. Il n’est pas non plus une petite économie insulaire que les tempêtes du monde contournent naturellement. Il est un pays profondément ouvert, exportateur net, dont la prospérité repose sur la fluidité des échanges, la prévisibilité des institutions et la proximité d’un voisin dont l’humeur politique devient de plus en plus imprévisible. Près de quatre dollars d’exportation sur cinq dépendent du marché américain. Aucun autre pays du G7 n’est aussi économiquement exposé à un seul partenaire. Or c’est justement ce partenaire qui subit depuis une décennie une transformation brutale, marquée par une polarisation interne durable, une tentation isolationniste constante et une instrumentalisation de sa puissance économique à des fins politiques internes.
Dans ce contexte, il serait naïf de croire que le Canada pourra poursuivre indéfiniment sur sa trajectoire habituelle. L’idée selon laquelle nous pourrions simplement ajuster marginalement nos politiques, réviser à la marge nos accords, ou espérer que la politique américaine retrouve, un jour, sa stabilité d’antan, tient davantage de la psychologie collective que de la stratégie. Le monde dans lequel nous évoluons n’est plus celui des années 1990 ou 2000. Il ne ressemble même plus vraiment à celui des années 1970, malgré les parallèles souvent évoqués.
On entend souvent, dans les milieux diplomatiques et gouvernementaux, que le Canada « a déjà vu pire », que les années 1970 ont aussi été marquées par une rivalité systémique (États-Unis contre Japon), par des chocs pétroliers, par un effritement du multilatéralisme, par du protectionnisme américain, par des crises internes. Il est vrai que les parallèles existent. Mais la comparaison s’arrête là où commence la structure du monde contemporain. Le Japon était un rival économique, non un rival civilisationnel ou militaire. La Chine, elle, porte un projet global, combine une puissance économique sans précédent, une influence institutionnelle grandissante, une détermination géopolitique claire et une vision idéologique assumée. Elle ne cherche pas seulement à être un acteur ; elle cherche à remodeler le système. Quant aux États-Unis, ceux des années Nixon ou même Reagan n’étaient pas emportés dans une crise profonde de légitimité politique. Leur système fonctionnait encore. Aujourd’hui, l’Amérique est traversée par une polarisation corrosive qui altère sa capacité à être un partenaire stable.
Le multilatéralisme lui-même ne traverse plus une simple « crise ». Il est fracturé. L’OMC ne joue plus son rôle de juge des différends. Le mécanisme d’appel est paralysé. Les États, y compris les démocraties libérales, s’en remettent à des mesures unilatérales ou bilatérales, souvent en contradiction avec les règles qu’ils ont eux-mêmes contribué à bâtir. Enfin, les chaînes de valeur mondiales ne sont plus ce qu’elles étaient dans les années 1970 : elles sont devenues des systèmes nerveux complexes, où rompre un lien commercial ne signifie plus seulement changer de fournisseur, mais provoquer une paralysie industrielle.
Dans cet environnement, le Canada se retrouve devant trois voies possibles. La première consiste à maintenir le cap — l’option du statu quo ou du « business as usual ». La deuxième, plus ambitieuse, cherche à approfondir l’intégration nord-américaine, notamment dans les secteurs stratégiques liés à la transition énergétique, aux minéraux critiques et à l’économie de la haute technologie. La troisième vise une diversification accrue, un repositionnement géoéconomique vers d’autres régions et d’autres partenaires. Ces trois voies ne sont pas mutuellement exclusives, mais elles ne se combinent pas automatiquement. Elles doivent être articulées. Le véritable défi du Canada n’est pas de choisir l’une ou l’autre, mais de comprendre comment les tisser ensemble pour former une stratégie cohérente.
La première option, celle du statu quo, est sans doute la plus rassurante, car elle correspond au réflexe canadien par excellence : le pragmatisme prudent. Elle repose sur l’idée que l’ACÉUM, malgré ses imperfections, demeure fonctionnel ; que les entreprises nord-américaines sont trop intégrées pour renoncer à la fluidité du marché ; que les mécanismes de règlement des différends, même affaiblis, restent préférables à l’incertitude absolue ; que les chocs politiques américains demeureront temporaires. Ce raisonnement se défend, mais il repose sur un pari fragile : celui que les États-Unis conserveront une trajectoire relativement prévisible. Or, tout indique que ce ne sera pas le cas.
Le protectionnisme américain est redevenu bipartite. La tentation de « Buy American » traverse désormais les cycles électoraux. Les initiatives industrielles comme le CHIPS Act ou l’Inflation Réduction Act (IRA) ne constituent pas des anomalies ; elles représentent une reconfiguration durable de la politique économique américaine. Dans un tel contexte, le statu quo devient un pari, non une stratégie. Il prolonge l’existant, mais il ne prépare pas le Canada au monde qui vient, où la prévisibilité américaine deviendra l’exception plutôt que la règle.
La deuxième option consiste à approfondir l’intégration nord-américaine, non pas en rêvant d’une union politique continentale, mais en consolidant l’interdépendance économique autour de secteurs stratégiques essentiels. Les États-Unis cherchent aujourd’hui à reconfigurer leurs chaînes d’approvisionnement, à réduire leurs vulnérabilités et à assurer leur sécurité économique. Le Canada peut jouer un rôle déterminant dans cette stratégie, en devenant un fournisseur clé de minéraux critiques, en s’intégrant pleinement aux chaînes nord-américaines de batteries, d’électricité propre et de haute technologie, et en se positionnant comme un allié indispensable dans la sécurisation de l’espace continental. Cette option permettrait de renforcer notre influence à Washington, de réduire les risques de mesures unilatérales contre le Canada et de participer à la reconstruction d’un espace industriel nord-américain résilient. Mais elle comporte aussi des risques majeurs. Elle accroît notre dépendance politique. Elle renforce l’asymétrie institutionnelle. Elle nous oblige à arrimer notre politique industrielle à celle d’un pays dont les priorités fluctuent au gré des cycles électoraux. Tout peut changer en quatre ans, parfois en deux. Miser entièrement sur cette option serait une forme de vulnérabilité stratégique.
La troisième option, celle de la diversification, est souvent évoquée, mais rarement comprise. Pendant des décennies, on l’a présentée comme une alternative morale ou identitaire : se détourner partiellement des États-Unis pour protéger notre souveraineté. Aujourd’hui, la diversification n’a plus rien de romantique. Elle n’est pas un éloignement, mais un amortisseur. Elle ne cherche pas à remplacer les États-Unis, mais à réduire le coût potentiel d’un choc américain. Elle ne vise pas à créer une autonomie illusoire, mais à grandir dans les régions où se situera la demande mondiale des prochaines décennies.
Les marchés d’Afrique, d’Asie du Sud et d’Asie du Sud-Est représentent une demande démographique sans équivalent. L’Europe offre une stabilité réglementaire que les États-Unis ne sont plus capables de fournir. L’Amérique latine, quant à elle, demeure un partenaire naturel pour les chaînes de valeur énergétiques et minérales. La diversification n’est pas un projet de rupture ; c’est un projet de résilience.
Pourtant, même cette option demeure insuffisante si elle est pensée isolément. Ce qu’il manque au Canada n’est pas une vision commerciale sectorielle, mais une architecture. Il faut sortir d’une logique où chaque région du monde est abordée comme un dossier distinct, avec ses propres équipes et ses propres stratégies, pour entrer dans une logique systémique où les relations commerciales sont croisées et interdépendantes. La diversification doit être pensée en fonction de l’intégration nord-américaine ; l’intégration nord-américaine doit être pensée en fonction des risques politiques ; et les risques politiques doivent être atténués par une présence plus affirmée dans l’Indo-Pacifique, en Afrique, en Europe et en Amérique latine.
Pour comprendre cette nécessité, il faut accorder plus d’attention aux entreprises. Les firmes jouent un rôle bien plus déterminant dans l’intégration nord-américaine que les gouvernements eux-mêmes. Elles sont les véritables architectes de l’interdépendance continentale. Elles ont absorbé les chocs de la crise financière de 2008, elles ont internalisé les incertitudes de la guerre commerciale de 2018, elles ont survécu à la paralysie pandémique, et elles continuent de structurer des chaînes d’approvisionnement que ni les États ni les crises ne réussissent à briser entièrement.
Les entreprises ne sont plus nationales au sens classique. Elles produisent dans un pays, assemblent dans un autre, innovent dans un troisième, vendent dans un quatrième. Leur souveraineté est fonctionnelle, non territoriale. Elles ne dépendent pas d’Ottawa pour déterminer leurs priorités. Elles dépendent de la stabilité des règles, de la fluidité des chaînes logistiques, de la clarté des normes. La politique commerciale canadienne doit donc se concevoir non seulement comme un dialogue entre États, mais comme une stratégie pour construire un environnement prévisible et cohérent pour les firmes. Si l’environnement américain devient arbitraire ou incohérent, c’est le modèle industriel canadien entier qui vacille.
Ce constat mène à l’idée d’une stratégie à trois cercles. Le premier cercle est continental et concerne la relation avec les États-Unis et le Mexique. Le Canada doit sécuriser cette relation, non en s’abandonnant à la logique américaine, mais en se rendant indispensable. Cela implique d’actionner les leviers que nous possédons réellement : nos ressources, notre stabilité politique, notre capital humain, notre expertise réglementaire et notre capacité à être un fournisseur fiable dans des secteurs critiques. Nous devons encourager une logique de « Build North American » plutôt que de subir une logique de « Buy American ». Nous devons proposer des mécanismes trilatéraux de coordination, notamment dans les minéraux critiques, l’électricité propre et les technologies de pointe.
Le deuxième cercle est transatlantique. L’Union européenne et le Royaume-Uni offrent au Canada un espace d’autonomie réglementaire que les États-Unis ne fourniront plus. L’AECG, malgré ses imperfections, ouvre la porte à un modèle de coopération fondé sur l’harmonisation, le dialogue institutionnel, la prévisibilité et la qualité des normes. Dans un monde où les États-Unis s’éloignent du multilatéralisme, l’Europe peut devenir un partenaire stratégique pour réduire notre exposition aux incertitudes réglementaires américaines. Elle peut aussi nous aider à positionner le Canada dans les débats mondiaux sur l’intelligence artificielle, la transition énergétique, les normes environnementales et sanitaires.
Le troisième cercle est plurilatéral, tourné vers l’Indo-Pacifique, l’Afrique et l’Amérique latine. Ces régions représentent à la fois l’avenir démographique et l’avenir économique du siècle. Le Canada ne peut pas y être partout, mais il doit y être quelque part. Il doit y investir diplomatiquement, industriellement et institutionnellement. Il doit s’y engager non pas comme un acteur humanitaire ou moral, mais comme un partenaire stratégique. Le monde émergent n’attend pas le Canada, mais il ne lui est pas fermé.
Or une stratégie efficace n’est jamais une addition mécanique de politiques. Elle exige un récit. Sans récit, les décisions restent technocratiques, et les transformations demeurent invisibles pour la population. Le Canada doit expliquer clairement que sa prospérité dépend d’un accès à des marchés multiples, que sa souveraineté repose sur sa capacité à naviguer dans un monde sans centre, que son avenir exige à la fois plus d’intégration et plus de diversification. Cette articulation doit devenir une culture politique partagée, et non un dossier administratif réservé à quelques spécialistes.
La conclusion s’impose d’elle-même : dans un monde sans centre, le Canada n’a pas le luxe d’un choix exclusif. Il ne peut pas simplement renforcer son intégration nord-américaine sans s’exposer à la volatilité politique américaine. Il ne peut pas non plus se tourner vers l’Europe ou l’Asie comme des substituts. Il ne peut certainement pas rompre avec les États-Unis, ni même s’en distancer. Il doit faire ce que les États moyens font toujours dans les périodes d’incertitude systémique : multiplier les ancrages, diversifier les dépendances, investir dans plusieurs cercles relationnels, tout en bâtissant des mécanismes de résilience interne.
Le Canada est une puissance moyenne dans un monde où les grandes puissances se replient, se fragmentent ou se radicalisent. Il doit se penser comme tel : non pas comme un spectateur, mais comme un acteur qui construit activement les conditions de sa survie économique. Le Canada peut éviter les naufrages que la géographie lui impose depuis toujours, mais il ne peut les éviter qu’en naviguant avec lucidité, audace et polyvalence. Dans ce monde sans centre, les puissances ne dominent plus ; elles négocient leur trajectoire. Le défi du Canada n’est donc pas de choisir une voie unique, mais de maintenir le cap alors même qu’il doit avancer simultanément sur plusieurs routes.

