Démocratie sous condition
Une double exclusion, économique et cognitive, qui alimente la défiance et nourrit le populisme
(Image générée par ChatGPT)
On aime croire que les crises démocratiques surgissent par accident. Qu’elles tiennent à des circonstances particulières, à de mauvais choix, à des personnalités hors norme. C’est rassurant. Cela permet de penser qu’un simple ajustement suffira à rétablir l’équilibre.
Et puis, parfois, on se rend compte que le problème est ailleurs.
Il m’arrive souvent de revenir, billet après billet, sur les mêmes questions sans toujours en avoir pleinement conscience. Comme si certaines intuitions demandaient à être reprises, déplacées, éclairées sous un angle différent avant de révéler toute leur portée.
En relisant trois textes récents
Le populisme, cet étrange miroir de nos démocraties
Quand la ploutocratie dicte les tarifs
L’anti-intellectualisme dans l’administration Trump
je réalise qu’ils pointaient tous, chacun à leur manière, vers une même réalité. Une réalité que je n’avais pas encore nommée aussi clairement.
Dans le premier, je décrivais le populisme non pas comme une anomalie, mais comme un symptôme. Dans le second, j’explorais la manière dont des décisions économiques apparemment techniques pouvaient être structurées par des rapports de force inégaux. Dans le troisième, je m’interrogeais sur le rejet apparent des élites du savoir et sur ce qu’il révélait de notre rapport contemporain à l’expertise.
Pris isolément, ces textes semblaient traiter de phénomènes distincts. Pris ensemble, ils dessinent une architecture du pouvoir beaucoup plus cohérente.
C’est en présidant ce matin une séance consacrée à la ploutocratie et à l’épistémocratie, dans le cadre du congrès annuel de la Société québécoise de science politique (SQSP) que cette intuition a pris forme. Non pas comme une découverte, mais comme une mise en cohérence.
Les deux communications présentées, celle de Jean-Pierre Pichard-Stamford, professeur à l’Université de Bordeaux, sur la financiarisation et les dynamiques ploutocratiques, et celle de Julien Giudicelli, également professeur à l’Université de Bordeaux, sur l’épistémocratie politique, ne portaient pas directement sur les débats politiques les plus immédiats. Elles ne faisaient pas référence aux campagnes électorales récentes ni aux figures dominantes de l’actualité. Et pourtant, en les écoutant, il devenait difficile de ne pas penser à certaines trajectoires politiques qui continuent de susciter incompréhension et perplexité.
Disons-le franchement. Des termes comme ploutocratie et épistémocratie n’ont rien pour séduire. Ils semblent appartenir à un lexique réservé aux spécialistes, à distance des préoccupations quotidiennes. Mais derrière ces mots se cache une réalité d’une grande simplicité, presque triviale.
Qui gouverne réellement
Ceux qui ont les ressources économiques
Ou ceux qui maîtrisent les codes du langage politique, les références légitimes, les règles implicites du jeu institutionnel ?
La réponse qui émerge est de moins en moins nuancée. Ce sont les deux. Et, de plus en plus souvent, ce sont les mêmes.
Du côté de la ploutocratie, l’argument n’a plus grand-chose de spéculatif. Il est solidement étayé par des données empiriques.
Aux États-Unis, les transformations du financement politique, notamment depuis l’arrêt Citizens United v. FEC de 2010, ont profondément modifié les règles du jeu. Cette décision a permis à des acteurs disposant de ressources considérables d’investir massivement dans la compétition politique, souvent par des canaux indirects, mais extrêmement efficaces.
Dans un tel contexte, tous les citoyens conservent formellement un droit de vote égal, mais tous n’ont pas le même poids dans la formation de l’opinion publique. Certains peuvent structurer les débats, amplifier certains enjeux, en invisibiliser d’autres. D’autres peuvent seulement y réagir.
L’égalité politique demeure sur le papier. Mais elle est profondément déséquilibrée dans la pratique.
C’est exactement ce type de dynamique que j’avais commencé à explorer dans mon billet sur les tarifs. Derrière des décisions présentées comme techniques ou stratégiques, se jouent souvent des arbitrages qui bénéficient à des groupes bien positionnés dans l’économie. La politique commerciale devient alors un terrain d’expression privilégié de la ploutocratie.
En France, le phénomène prend des formes différentes, mais non moins significatives. La concentration du capital dans certains secteurs stratégiques, le poids des grandes fortunes dans l’économie nationale, ainsi que les interactions croissantes entre élites économiques et pouvoir politique alimentent l’idée d’une influence structurelle disproportionnée.
Ce que l’on observe, ce n’est pas la disparition de la démocratie. C’est sa reconfiguration.
Mais l’argent n’explique pas tout.
C’est ici que la notion d’épistémocratie devient essentielle.
Elle renvoie à une intuition fondatrice de la pensée représentative moderne que l’on retrouve notamment chez Emmanuel-Joseph Sieyès ou James Madison. L’idée selon laquelle le pouvoir devrait être exercé par les plus capables.
Il est tentant de confondre cette idée avec celle de la méritocratie. Mais les deux notions ne se recoupent pas.
La méritocratie repose sur un principe d’égalité des chances. Elle suppose que chacun puisse, en théorie, accéder aux positions de pouvoir en fonction de ses efforts et de ses compétences.
L’épistémocratie, telle qu’elle se manifeste empiriquement, fonctionne autrement. Elle ne sélectionne pas simplement les plus compétents. Elle privilégie ceux qui maîtrisent déjà les codes du pouvoir. Ceux qui savent parler le langage légitime, naviguer dans les institutions, mobiliser les bonnes références.
Autrement dit, là où la méritocratie promet une ouverture conditionnelle, l’épistémocratie produit une fermeture souvent invisible.
Sur le plan concret, cela signifie que participer pleinement à la vie politique exige bien plus que le droit de vote.
Comme l’a montré Daniel Gaxie, ces exigences fonctionnent comme un « cens caché ». Autrement dit, il ne s’agit plus d’un cens officiel, comme à l’époque où seuls les citoyens les plus riches pouvaient voter. Le droit de participation politique est aujourd’hui formellement universel. Mais dans les faits, tout le monde n’est pas également équipé pour en faire usage.
Pour participer pleinement à la vie politique, il ne suffit pas d’avoir le droit de vote. Il faut suivre l’actualité, comprendre des enjeux souvent complexes, maîtriser un certain vocabulaire, et savoir comment fonctionnent les institutions. Mais il faut aussi, et surtout, se sentir légitime pour intervenir. Or, cette légitimité n’est pas donnée à tous de la même manière.
Deux citoyens peuvent disposer des mêmes droits. L’un se sentira à l’aise pour intervenir dans un débat, contacter un élu, s’impliquer dans une campagne. L’autre pourra avoir le sentiment que la politique n’est pas pour lui, que le langage est trop technique, que les enjeux sont trop complexes, ou simplement qu’il ne sera pas pris au sérieux.
Le résultat est le même que dans un système d’exclusion formelle, mais par des moyens beaucoup plus subtils. On n’exclut plus par la loi. On exclut par les conditions d’accès.
C’est ici que mon billet sur l’anti-intellectualisme prend toute sa portée.
Le rejet affiché des élites du savoir, que l’on observe notamment chez Donald Trump, peut donner l’impression d’un renversement des hiérarchies.
Mais cette lecture est trompeuse.
Car en pratique, ce rejet ne supprime pas les hiérarchies cognitives. Il les redéploie.
C’est précisément ici que les analyses de Giuliano da Empoli dans Les ingénieurs du chaos permettent d’aller plus loin. Derrière les discours anti-élites se trouvent des stratégies extrêmement sophistiquées, capables de structurer l’opinion publique avec une efficacité redoutable.
Le savoir ne disparaît pas. Il change de forme.
Et sur le plan économique, le paradoxe est encore plus frappant.
Malgré une rhétorique anti-élite, les politiques mises en œuvre peuvent renforcer des dynamiques ploutocratiques.
On se retrouve donc dans une situation où un discours de rupture coexiste avec une continuité, voire un durcissement, des structures de pouvoir.
C’est précisément ce qui rend le populisme si difficile à saisir.
Il ne détruit pas les élites.
Il les recompose.
Lorsque des segments importants de la population ont le sentiment d’être exclus à la fois du pouvoir économique et du langage politique, ils deviennent réceptifs à des discours qui promettent de renverser la table.
Peu importe que ces promesses soient tenues.
L’essentiel est qu’elles donnent un sens à une expérience de dépossession.
Dans quelle mesure ces dynamiques sont-elles présentes au Canada
À première vue, le Canada semble relativement protégé. Le financement politique y est plus encadré, les contributions plafonnées et les dépenses limitées. Il n’existe pas d’équivalent direct aux flux financiers massifs observés aux États-Unis.
Mais cela ne signifie pas pour autant l’absence de dynamiques ploutocratiques.
L’influence économique s’exerce par d’autres canaux. Les activités de lobbying à Ottawa sont soutenues et structurées. Les grandes entreprises disposent de ressources importantes pour rencontrer les décideurs, produire de l’expertise et orienter les débats publics.
Dans certains secteurs comme l’énergie, l’immobilier ou la finance, cette capacité d’influence est particulièrement visible. La crise du logement en offre un exemple frappant. Malgré une pression politique croissante pour améliorer l’accessibilité, les politiques publiques doivent composer avec des intérêts économiques puissants, bien organisés et capables d’influencer les paramètres mêmes du débat.
Dans le secteur énergétique, les débats sur les pipelines et la transition climatique illustrent également ces dynamiques. Les décisions ne sont pas uniquement le reflet de préférences citoyennes, mais le produit d’interactions complexes entre gouvernements, entreprises et groupes d’intérêt.
Du côté de l’épistémocratie, les indices sont tout aussi révélateurs.
Le profil sociologique des élus demeure relativement homogène. Les individus hautement scolarisés, issus de milieux favorisés, sont surreprésentés. La complexité croissante des politiques publiques accentue la distance entre gouvernants et gouvernés.
La participation politique elle-même est inégalement distribuée. Les citoyens les plus favorisés votent davantage, s’informent davantage et participent plus activement à la vie publique.
Encore une fois, personne n’est formellement exclu.
Mais dans les faits, tous ne participent pas de la même manière.
C’est dans ce contexte que les pistes évoquées par Giudicelli et Pichard-Stamford lors de l’atelier prennent toute leur importance.
Parler de représentation inclusive ou descriptive, ce n’est pas simplement parler de diversité. C’est poser une question plus fondamentale.
Qui a réellement accès au pouvoir, et dans quelles conditions ?
Au fond, la ploutocratie et l’épistémocratie ne sont pas des anomalies.
Elles sont devenues des mécanismes structurants.
Et c’est précisément cette réalité qui alimente le populisme.
Non pas comme une simple réaction irrationnelle, mais comme le produit d’un système qui fabrique lui-même les conditions de sa contestation.
Le résultat, c’est une démocratie qui fonctionne encore.
Mais qui convainc de moins en moins.
Et si cette tendance se poursuit, il faudra se poser une question plus fondamentale.
Non pas qui parle.
Mais qui est encore entendu.
Et surtout, qui a cessé de croire que cela en valait la peine.



Excellente analyse, monsieur Duchesne ! Ce qui m’effraie, c’est de voir qu’on est au tout début de cette complexité. La démocratie semble déjà inaccessible pour plusieurs, et elle le deviendra encore davantage avec la place grandissante que prennent l’informatique, les algorithmes et l’intelligence artificielle. Comment rendre accessibles les futures décisions politiques, qui deviennent de plus en plus techniques ? Va-t-on glisser vers une technocratie de plus en plus importante ? Comment peut-on faire pour que la société comprenne ces enjeux ? Plein de questions résultent de votre analyse. Sur ce, je garde espoir.
Vous n'avez rien laissé passer, Une analyse complète. Ce qui en dit long sur l'impossibilité d'y changer quoi que ce soit, si non les individus eux même. La population est trop occupée à autre chose pour y porter vraiment attention.