2026 : chronique d’un monde qui vacille (sans encore s’effondrer)
Entrées trop épicées, plat principal incertain
Je ne joue pas ici au Nostradamus. Je n’ai jamais cru aux prédictions spectaculaires, aux scénarios de fin du monde minutieusement datés ni aux certitudes martelées avec aplomb sur les plateaux de télévision. La politique internationale n’est pas une science divinatoire. Elle ressemble davantage à une météo instable, observée par des institutions qui ont parfois oublié comment lire les nuages — et qui, trop souvent, feignent de ne pas voir l’orage qui approche.
Mon ambition est plus modeste, mais aussi plus exigeante : m’appuyer sur mon expérience, sur des décennies passées à étudier les règles, les institutions, les compromis et les illusions collectives, pour tenter de repérer les grandes tendances. Celles qui s’installent lentement, presque sournoisement, et qui finissent par structurer le monde bien au-delà de l’événement ponctuel qui fait la une pendant quelques heures.
Je fais toutefois une mise en garde préalable. La grippe m’a frappé cette semaine comme une tonne de briques. Une vraie grippe d’homme. Le genre de grippe qui vous cloue au lit, vous laisse fiévreux, groggy, entouré de lectures trop nombreuses et de bulletins d’information trop insistants. On pourrait donc espérer que ces nuages lourds dans ma tête expliquent le ton sombre, parfois franchement corrosif, de ce texte. Ce serait rassurant. Mais soyons honnêtes : ce n’est pas la grippe. Si j’ai perdu l’appétit, c’est à cause du menu mondial 2026 lui-même.
Car si le début de l’année 2026 nous a appris quelque chose, c’est bien ceci : nous n’avons encore rien vu.
Les premières semaines ont déjà offert une succession de frasques trumpiennes qui, il y a encore quelques années, auraient déclenché des crises diplomatiques majeures, des réunions d’urgence et, accessoirement, quelques nuits blanches sur les marches du Congrès. En 2026, elles s’enchaînent à un rythme tel qu’elles finissent par se neutraliser médiatiquement. L’exception devient la norme, et la norme devient un bruit de fond. Et pendant ce temps-là, le nom d’Epstein s’efface tranquillement des tablettes des archives nationales.
Au Minnesota, une escalade spectaculaire de coercition intérieure — opérations fédérales musclées, assassinat éhontée d’une mère de trois jeunes enfants, arrestations massives, démonstrations de force assumées — a transformé un État du Midwest en laboratoire de ce que devient l’ordre public lorsqu’il est géré comme un instrument politique. Les images ont circulé, les protestations ont éclaté, et la réponse politique a aussitôt évoqué des mécanismes d’exception permettant l’intervention militaire sur le territoire américain. Le message était limpide : la frontière entre maintien de l’ordre et démonstration de pouvoir est désormais largement décorative.
Pendant que l’attention se disperse, Washington frappe plus loin. Une attaque militaire contre le Venezuela est lancée, présentée comme propre, rapide et décisive — bref, comme toujours dans les communiqués officiels. L’arrestation du président vénézuélien est exhibée comme un trophée stratégique, pendant que l’on ressort des tiroirs une doctrine hémisphérique que l’on croyait rangée avec les cartes jaunies du XXᵉ siècle. Rebaptisée avec un aplomb presque cynique la Doctrine Donroe, elle assume désormais ouvertement le droit d’intervenir, de contraindre et de remodeler les équilibres régionaux dès lors que les intérêts américains sont invoqués. Le multilatéralisme, lui, est invité à patienter avec les autres concepts devenus encombrants.
Et comme tout bon menu de saturation politique doit offrir un contraste, le regard se tourne ensuite vers le nord. Le Groenland devient soudainement un objet de convoitise stratégique, oscillant entre menace à peine voilée, transaction immobilière géopolitique et avertissement tarifaire adressé à l’Europe. Menacer un territoire appartenant à un allié de longue date n’est plus une provocation diplomatique; c’est une option discutée à voix haute, sans gêne, comme si l’on feuilletait un catalogue. À ce stade, la retenue n’est plus une vertu : elle est interprétée comme une faiblesse.
Pris ensemble, ces épisodes donnent l’impression très nette que quelqu’un, quelque part, a décidé d’ouvrir toutes les portes en même temps. À l’intérieur comme à l’extérieur. Arrestations spectaculaires, interventions militaires opportunes, doctrines recyclées au micro-ondes, menaces territoriales improvisées. Le tout servi à un rythme effréné, non pas pour gouverner, mais pour saturer l’espace politique, épuiser l’attention et rendre toute contestation secondaire par simple overdose d’événements.
Et pourtant, nous ne sommes même pas encore rendus au menu principal.
Ce que nous avons avalé jusqu’ici ressemble à une série d’entrées trop épicées — provocations, coups de force, décisions prises sur un coin de table — destinées à engourdir le palais, à désorienter les convives et à faire passer l’essentiel pendant que tout le monde cherche un verre d’eau. Le plat de résistance reste à venir. Personne n’en connaît encore la recette exacte, mais une chose est certaine : il sera lourd, indigeste, et servi sans possibilité de renvoi en cuisine.
Ce début d’année chaotique n’est toutefois pas le signe que tous les dirigeants du monde ont soudainement abandonné les règles mises en place sous le leadership américain après la Seconde Guerre mondiale. Voilà une nuance essentielle.
L’ordre international ne s’effondre pas parce que les règles auraient cessé d’exister. Il s’effrite parce que de plus en plus d’acteurs vivent dans la crainte de les invoquer. Ce qui domine aujourd’hui, ce n’est pas une rébellion généralisée contre l’ordre international libéral, mais une peur diffuse de contredire Donald Trump — peur de représailles commerciales, de sanctions improvisées, de déclarations humiliantes, ou de gestes unilatéraux spectaculaires.
Trump n’a pas besoin de proclamer « le roi, c’est moi ». Son message est plus subtil, et plus corrosif : « les règles internationales, c’est moi ». Elles s’appliquent quand elles servent, disparaissent quand elles contraignent, et se redéfinissent au gré des humeurs présidentielles. Et face à cela, nombre de dirigeants ne rompent pas. Ils s’inclinent. Ils temporisent. Ils marchandent. Ils offrent des breloques reluisantes, des gestes symboliques, des concessions présentées comme pragmatiques, au nom de la stabilité à court terme.
C’est là que réside le vrai danger. L’ordre international ne s’effondre pas sous les coups de boutoir. Il s’effrite sous les courbettes. Chaque geste de compromission totale, chaque accommodement justifié par le réalisme, chaque silence face à une violation manifeste des règles envoie un signal clair : les normes tiennent tant qu’elles ne dérangent pas le plus fort.
Plus on normalise cette logique, plus l’ordre international devient conditionnel, transactionnel, personnalisé. Et un ordre fondé sur la personnalité d’un dirigeant n’est plus un ordre : c’est une relation de dépendance.
Pour le Canada, cette dynamique est particulièrement inconfortable. Nous avons bâti notre prospérité et une part importante de notre identité internationale sur l’idée que les règles — imparfaites, certes — offraient une protection minimale aux pays de taille moyenne. Découvrir que ces règles peuvent être suspendues non par nécessité, mais par caprice politique, nous place dans une position de vulnérabilité structurelle.
La révision de l’ACÉUM s’inscrit pleinement dans cette logique. Ce n’est pas simplement une négociation commerciale. C’est un test de loyauté politique, un exercice de discipline économique, un rappel brutal de l’asymétrie réelle de la relation. Cette fois-ci, la menace américaine de notifier un retrait avec un préavis de six mois ne relève plus du théâtre. Elle s’inscrit dans un contexte où la coercition est devenue un outil banal, presque routinier.
À cela s’ajoutent les conflits armés qui se prolongent, la crise climatique qui amplifie tout, l’augmentation du nombre de réfugiés à l’échelle mondiale, et la fermeture progressive des frontières. Là encore, ce n’est pas l’abandon des principes humanitaires qui domine, mais la peur politique de les assumer pleinement.
Je ne crois pas que 2026 sera l’année de l’effondrement final de l’ordre international. Mais plus les dirigeants s’agenouillent, plus ils négocient leur silence, plus ils troquent les règles contre des gestes symboliques de bonne volonté, plus cet ordre s’effrite. Espérons que 2026 ne deviendra pas, rétrospectivement, le point de non-retour.
Je pourrais conclure en espérant que cette noirceur n’est qu’un effet secondaire de la grippe. Que ces nuages lourds dans ma tête ont amplifié mon pessimisme. C’est possible. J’aimerais bien que ce soit vrai.
Mais même débarrassé de la fièvre, je crains que le diagnostic tienne. 2026 ne fait que commencer, et ce que nous avons vu jusqu’ici n’était que l’entrée. Le plat principal s’en vient, et il sera servi dans un monde où les règles existent encore — mais où trop peu osent les invoquer.
Dans cet esprit, publier ce texte un samedi soir me semble être un geste de responsabilité minimale. J’ose espérer qu’il passera relativement inaperçu, noyé dans le bruit ambiant des soupers tardifs et des distractions de fin de semaine. Il en va, après tout, de la santé mentale de mes lecteurs assidus. Le menu mondial 2026 est déjà suffisamment difficile à digérer sans qu’on leur serve ce plat en plein milieu de la semaine.
Ce n’est pas du catastrophisme. C’est un refus de l’anesthésie.


Je ne sais pas si le pessimisme est un effet secondaire de la grippe mais sûrement une vision négative pas très reluisante ...
Cette fièvre de pessimisme nous atteint tous à divers degrés. Cependant il ne faut pas oublier l'instinct de survie. L'Amérique du sud, vient de signer une entente de libre-échange avec l'UE .....l'approbation reste à venir..... Il suffit de ne pas craindre le monstre pour déployer ses ailes.
Un proche m'a déjà dit, '' Demain sera une autre journée'' Bon rétablissement tout finis par passer ...Même les grippe d'homme.